Art et patrimoine

Le patrimoine pierre sèche en Haute-Provence

 Entre Luberon, monts de Vaucluse et montagne de Lure, l’arrière-pays provençal garde de nombreuses traces de son passé rural : fermes, bergeries, lavoirs, citernes, pigeonniers, ponts, chemins caladés, oratoires… Parmi ces témoins d’une époque révolue, le patrimoine en pierre sèche, pratique d’assemblage de pierres brutes sans liant, occupe une place prépondérante. Des cabanes du Luberon aux bergeries de la montagne de Lure, des aiguiers des monts de Vaucluse aux galeries drainantes de leurs piémonts, Florence Dominique, chargée de mission à l’APARE, a sélectionné 25 itinéraires pour découvrir ce patrimoine. Des balades, hors des grands sentiers touristiques, qui dévoilent pas à pas ce territoire façonné par l’homme. Des cartes de l’IGN, des schémas explicatifs, des photographies inédites révèlent à la fois la beauté des paysages naturels et la précision d’une technique séculaire.
 
SOMMAIRE
  1. Qu'appelle t-on "pierre sèche" ?
  2. Le patrimoine pierre sèche de Haute Provence
  3. Une technique de nécessité
  4. Une datation peu précise
  5. Les murs de soutènement et les terrasses de culture
  6. Les cabanes
  7. Les bergeries
  8. Les aiguiers
  9. Les couvertures en lauze
  10. Les calades
  11. Les troglodytes
  12. Un patrimoine en danger
  13. Des actions de sauvegarde et de mise en valeur 
Qu’appelle t-on "pierre sèche" ?
L’expression "pierre sèche" qualifie une pratique d’assemblage de pierres brutes sans utilisation de liant (mortier), par simple empilement et calage des éléments entre eux. On parle aussi de montage à sec, l’expression de maçonnerie à joint vif étant réservée pour les appareils en pierre taillée.
 
Le patrimoine pierre sèche de Haute Provence
Les paysages de Provence sont façonnés par la pierre sèche : entre Ventoux, Montagne de Lure et Luberon, la Haute Provence recèle un patrimoine en pierre sèche d’une grande densité et variété. On dénombre près de 6000 "bories", près de 200 aiguiers, une soixantaine de bergeries, quelques centaines d’abris troglodytiques ainsi que d’autres innombrables aménagements comme les murs de terrasses, les barrages, cuves vinaires, calades, ruchers, galeries drainantes, etc.
 
Une technique de nécessité
Cette technique se justifie par la présence importante de pierres dans le sol et par la nécessité d’épierrer les champs pour les rendre cultivable, de drainer et de canaliser l’eau. Elle donne lieu le plus souvent à des constructions liées à l’exploitation agricole (murs de clôtures, remises à outils, abris pour les animaux, âne ou bœuf) ou pastorale (bergeries, enclos, réserves d’eau appelées "aiguiers"…). 
 
Une datation peu précise
Ce savoir-faire est très ancien mais la grande majorité des constructions que l’on observe aujourd’hui n’ont pas plus de 3 à 400 ans pour les plus anciennes. L’apogée de la pierre sèche en Provence remonte au XVIIIe et XIXe siècle. Elle correspond à l’essor démographique que connut cette époque et à la nécessité de reconquérir de nouveaux territoires agricoles. 
 

 
 
Les murs de soutènement et les terrasses de culture 
Qu’il soit de clôture ou de soutènement, un mur en pierre sèche résulte de sa fonction, du matériau employé et du savoir-faire de son constructeur. La multiplicité de combinaisons de ces facteurs va créer une grande diversité dans l’apparence des constructions. Les moellons de molasse calcaire sont dans la plupart des cas disposés en lits horizontaux en assises régulières (opus assisés). Mais ils se montent aussi en clavade (opus clavé) notamment dans les fonds de vallon ou pour maintenir les berges de rivières. Plus rarement dans nos régions, on rencontre des appareils en arête de poisson ( opus spicatum). Les moellons issus du karst s’assemblent en appareil régulier dit "en opus incertum". La lauze, large dalle plate, est plus souvent utilisée en couverture d’une construction ou en couronnement d’un mur. On observe parfois des appareils mixtes, utilisant plusieurs techniques. Le plus souvent, le matériau est utilisé brut, sans taille particulière. 

 

 
Les cabanes
Symbole de la construction en pierre sèche parce que "pittoresque", elle fut l’objet d’un attrait touristique croissant au cours du XXe siècle, comme en témoignent les nombreuses cartes postales représentant les cabanons pointus de Forcalquier dès 1900. C’est sous l’influence des intellectuels, géographes, ethnologues et autres "savants" de l’architecture vernaculaire, que la cabane prit une dimension particulière. Elle est connue du grand public sous l’appellation contrôlée de borie, mais cette dénomination est aujourd’hui abandonnée au profit de celle, générique, de cabane en pierre sèche. Le Parc naturel régional du Luberon en fait son symbole en 1977. Dans les années 1980, une grande campagne d’inventaire des cabanes est entreprise par différentes associations locales, dont l’Apare et Pierre sèche en Vaucluse, sur les traces de Pierre Martel qui lança l’Opération Bories dès 1953. Plusieurs ouvrages paraissent sur le sujet. Des milliers de cabanes sont aujourd’hui inventoriées et font l’objet d’un archivage informatique. 
 

 
 
Les bergeries
Les bergeries de la montagne de Lure sont des joyaux de l’architecture de pierre. La vocation pastorale du massif est le résultat de la conjonction de divers éléments : la sécheresse des hautes terres , la rigueur du climat et l’éloignement des bourgs, rendent ces terres impropres à la culture. Il suffit de se référer à l’inventaire des bergeries effectué par N. Orloff et P. Alexandre en 1983 ainsi qu’à la toponymie de la montagne de Lure pour estimer l’importance de cette activité. Les bergeries qui se développent dans la partie centrale et occidentale du massif (au dessus de Lardiers et de Banon) correspondent à l’apogée du pastoralisme en montagne de Lure et révèlent un art de bâtir beaucoup plus élaboré, sans utilisation de liant. La plupart de ces constructions sont situées sous les affleurements rocheux du barrémien supérieur, qui fournit un matériau en plaquettes propice à la construction en pierre sèche : la lauze. Plusieurs modes constructifs se côtoient : succession de coupoles encorbellées montées sur arcs plein-cintre, voûte tunnel clavée ou voûte chaînette en pierres rayonnantes, charpente sur arcs, etc. 
 

 
 
Les aiguiers
L’aiguier est un réservoir d’eau creusé de main d’homme dans la roche pour recueillir les eaux de ruissellement. Du provençal « aïgo », lui-même dérivé du latin « aqua », l’aiguier constitue une des particularités des monts de Vaucluse, plateau désertique où l’eau de surface se fait rare. Ce territoire, à la géologie dite « karstique » est constituée d’une épaisse dalle calcaire creusée de failles et d’avens, dans lesquels l’eau s’engouffre pour rejoindre les réseaux souterrains et rejaillir, en grande partie, à la Fontaine-de-Vaucluse. La roche nue, dure et étanche, est devenue une précieuse alliée pour stocker l’eau. Parfois profonds de plus de 2 mètres, les aiguiers sont alimentés le plus souvent par des rigoles d’amenée d’eau, taillées dans un impluvium* rocheux. D’autre fois, des larmiers* constitués de lauzes ou de tuiles faisant saillies sur les flancs d’une falaise, conduisent l’eau à la citerne. D’autres récupèrent les eaux de fond de vallon. D’autres encore sont disposés à l’aplomb des toitures de ferme. Les solutions sont multiples et souvent ingénieuses pour constituer une réserve d’eau vitale. 
 

 
 
Les couvertures en lauze
C’est dans la façon de couvrir un volume que se dévoile toute la richesse de la technique de construction en pierre sèche. La plus fréquente est la voûte en encorbellement, dont la voûte gordienne en carène inversée est un cas particulier. Mais les bergeries de la montagne de Lure illustrent un autre principe de voûte : celui de la voûte en berceau clavée encore appelée voûte « tunnel » ou voûte « chaînette ». 
 

 
 

Restauration de calade à Bedoin par les bénévoles de l’APARE

Les calades
Le terme calade désigne une rue ou un chemin pavé de pierres posées sur champ et enfoncées dans un lit de terre et de chaux pour les plus sophistiquées Les premières rues caladées furent des rues en pente. Il s’agissait de faciliter la marche et de limiter l’érosion due aux fortes pluies en ralentissant l’écoulement des eaux, que les calades laissent s’infiltrer dans le sol. La pente est souvent "cassée" par de longues marches légèrement inclinées, calculées de telle sorte qu’elles soient confortables au pas de l’homme comme de l’animal : de faible hauteur et de large giron. On les appelle aussi pas-d’âne parce qu’elles accrochent le sabot et rythment le pas de l’âne (ou du cheval). Par la suite, les espaces publics, le pourtour des fontaines, les parvis des églises, les aires de battage, etc… furent caladés pour des raisons de propreté (pour garder le pied sec). Les calades ont souvent été le fruit d’une collaboration entre le caladaïre (paveur professionnel) et les habitants du quartier. On restaure aujourd’hui de nombreuses calades, notamment pour leur aspect esthétique : la disposition des pierres peut donner vie à des véritables œuvres d’art. La calade n’est pas à proprement parler une réalisation en pierre sèche, dans la mesure où un liant de sable et de chaux intervient dans sa réalisation. Comme la construction en pierre sèche, elle n’utilise cependant que les matériaux naturels trouvés sur place et reste perméable à l’eau.
 

 
Les troglodytes
Les troglodytes sont des abris sous-roche qui utilisent une cavité naturelle du rocher, appelée aussi "baume". Beaucoup de baumes ont été aménagées, protégées par des murs venant s’appuyer sur la roche. Il s’agit parfois d’anciens abris pour les bêtes, mais aussi d’habitats temporaires, voire permanents, véritables fermes avec cuves à vin, four à pain, citernes et tous les aménagements nécessaires à une occupation de longue durée. Aujourd’hui, une certaine mode entraîne la restauration des ces abris-sous-roche pour en faire des lieux de résidence comme aux Beaumettes. 
 
Un patrimoine en danger
L’apparition des nouvelles technologies et le recul démographique du XXe siècle entraîne l’abandon progressif de l’agriculture de montagne et du pastoralisme. Les paysages se referment, le "petit" patrimoine rural disparaît sous la végétation et tombe en ruine. 
 
Des actions de sauvegarde et de mise en valeur
Les associations de défense du patrimoine mènent depuis plus de 20 ans des actions de sauvegarde sous forme d’inventaires, d’études, de chantiers de restauration, de sensibilisation auprès des populations, d’élaboration de circuits de découverte, d’édition de livres, dépliants, revues… Aujourd’hui, tout le monde s’accorde à reconnaître les valeurs historiques, paysagères, écologiques, et ethnologique de ce patrimoine.